13 septembre 2007
1067bis.Copinage
Vous êtes à Paris ou en région parisienne, vous y serez peut être si vous habitez la province ou l'étranger : faites un saut à la journée africaine du tourisme et de la gastronomie.
En plus des couleurs, des saveurs, des odeurs et de tout le reste vous aurez peut être l'occasion de me croiser....
1067.Mythe
Que dire ? Tout a été dit, écrit, montré sur elle. Elle est un mythe. Ella Fitzgerald est dans toutes nos mémoires, irremplaçable. Et pas remplacée. Née en 1917 son corps nous a quitté en 1996 mais sa voix, son style, sa joie de vivre sont encore là, pour l'éternité. J'écoutai ce matin dans le métro grâce à ces petits appareils dont les excroissances se mettent dans l'oreille un morceau qui appartient à la légende "Mack the knife" enregistré au festival jazz à Juan, à Antibes, dans la pinède que l'on ne présente plus ; elle est accompagnée par l'orchestre de Duke Ellington, nous sommes en 1956. Quelle pêche ! Quel immense talent ! Unique. Moi qui suis un piètre danseur mais qui possède, je crois, un certain sens du rythme, je sentai me monter les fourmis dans les jambes et je battai la mesure avec le pied, presque sans m'en apercevoir. J'aime Ella. Par sa voix bien sur. Mais aussi par prestance, sa présence, parce tout ce qu'elle est et représente. Cette femme est exceptionnelle d'élégance, de classe, de distinction. Voilà le genre de femme qui me plait, bouillonnante, virevoltante, remplie d'émotions et d'une douceur sans pareille. Peu d'interprètes me font vibrer au point de frissonner, d'être complètement ailleurs ; elle en fait partie. Elle me redonne le moral, elle me dit que la vie vaut la peine d'être vécue. Imposant personnage qui écrase par ses prestations, ses présences ; toute cette culture afro-américaine qu'elle transporte. Car cette femme est noire, ce n'est pas anodin surtout dans le pays dans lequel est elle née et comme disait Miles Davis, autre mythe, "la musique en général et le jazz en particulier m'a servi pour faire avancer notre cause". Immenses êtres humains.
Un site sur Ella.
12 septembre 2007
1066.Une africaine du bout du monde
Et je regarde tes photos comme si c’était moi qui les avais faites. Dehors la pluie de la capitale frappe les trottoirs, le vent souffle, les feuilles tombent des arbres ; ici à l’intérieur mon cœur se serre et je n’y peux rien. Tu es au bout d’un monde. Je suis dans la fin du mien. Entre toi et moi des lignes téléphoniques, des zéros et des un, des milliers de kilomètres. Je ne sais rien de ta vie, tu ne sais rien de la mienne ; nous ne saurons jamais rien l’un de l’autre. Mais il paraît qu’il ne faut jamais dire jamais… Et j’ai fait un rêve cette nuit. Et mon songe m’a poussé vers toi. L’obscurité n’était pas la même quand j’ai rouvert les yeux. Ton parfum que j’imagine, ton corps entouré de fleurs, de couleurs ; la saveur de ta peau, ton sourire que je regarde si souvent. Tu es mon africaine secrète. Celle qui est toutes les autres. Il y a quelque chose d’ultime quand mes yeux défilent tes images. Images de toi. Comme des bons points que l’on accorde à l’école, des petits cadeaux si simples que tu m’offres sans le savoir. La vie est bizarre. Virtualité de la réalité, réalité virtuelle. Tu as réveillé mes envies de départs, mes nostalgies et toutes mes mélancolies se concentrent dans ton prénom : Julie. Mes pas résonnent dans les rues du sixième arrondissement. Je vais toujours me perdre dans le sixième arrondissement quand je veux essayer de noyer ce que je n’arrive pas à oublier. Mais cette année là rien n’a marché. Et puis je n’ai pas envie d’oublier. Ce bout du monde je le veux ; et à dire vrai je ne peux faire autrement : cet horizon ultime est en moi, il l’a toujours été. Un jeu imbécile de cache-cache a retardé sans cesse mes valises, les aléas d’une vie qui se cherche.
PS : Je crois avoir répondu à chacune et à chacun d'entre vous en privé, à vous qui m'avez témoigné votre affection lors de la mort de mon père, je voudrai ici vous remercier chaleureusement et publiquement cette fois. Vos présences me sont précieuses.
10 septembre 2007
1065.Tu t'en vas....
Il ne reste plus beaucoup de provocateurs, je veux dire de vrais provocateurs ceux capables intelligemment de faire bouger les choses, surtout de les faire avancer dans cette société lisse de consensus mou où aucun mot ne doit être plus haut que l'autre au risque de passer au mieux pour un marginal asocial au pire pour un original ridicule. Il est de ces temps où l'on est totalement inaudible quand on va à l'encontre du discours dominant standardisé, en l'occurence en ce moment le libéralisme. Et bien le nombre de ces agitateurs géniaux vient de diminuer encore : Jean Francois Bizot vient de mourir. Personnage hors normes, créateur du magazine Actuel et de Radio Nova il avait sur les choses un autre point de vue, une vision différente, quelque chose que les autres n'ont pas. Il n'est plus là et l'on s'enfoncera un peu plus dans le conformisme, la bien pensance et au bout du compte la confusion. Et dire qu'un certain Bernard Kouchner a été cofondateur du magazine.....
Salut Jean Francois.
09 septembre 2007
1064.Lire l'Afrique
On parle beaucoup de la rentrée littéraire en ce moment. Je suis toujours éberlué par le nombre de livres qui sortent alors que l'on entend partout que plus personne ne lit... Mais tant mieux, au bout du compte. En matière de livres, je préfère le trop au pas assez. Et puis je vois aussi que certains bouquins font scandale, ce qui veut dire que le livre, les mots ont encore du pouvoir et ça c'est franchement réconfortant. Je lis beaucoup, ce n'est pas un scoop. Les bouquins font partie de manière obligatoire de mon environnement. Je lis tout. Sauf peut être la science fiction et le polar, qui je l'avoue ne sont pas ma tasse de thé. Je lis aussi, bien sur, l'Afrique. Des essais, des réflexions sur ceci ou cela, mais aussi de la pure littérature qu'elle soit faite par des Noirs ou des Blancs. Ainsi Emmanuel Dongala, congolais. J'ai terminé "Jazz et vin de palme" délicieux recueil de nouvelles sur l'Afrique en général et le Congo post communiste en particulier. Une écriture pleine d'humour même s'il est parfois (sans jeu de mots...) noir, un style fluide et aérien qui se lit sans peine, petits textes tragi-comiques exquis pour l'esprit, vivifiant pour l'âme et qui sont une bonne porte d'entrée vers ce qu'est l'Afrique de nos jours ; qui en apprennent plus que n'importe quelle conférence ou colloque. Ainsi également Christian Dedet, médecin voyageur beaucoup moins médiatique que son homologue Jean Christophe Ruffin mais qui a sorti des bouquins fantastiques sur l'Afrique et notamment "Au royaume d'Abomey" fascinant récit sur le Bénin, son histoire, sa culture hier et aujourd'hui. Là aussi on apprend plus que n'importe où ailleurs, l'auteur faisant preuve d'une connaissance étonnante de ce pays et de ses habitants, le tout avec une écriture qui coule naturellement ; sans compter que nous avons là le point de vue d'un "blanc" amoureux du continent ce qui n'est pas négligeable : il en parle passionnément.
(Photo : Emmanuel Dongala. Son livre est disponible en poche chez Babel ; celui de Dedet est chez Actes Sud)
Je souligne que jusqu'à début novembre à la Cité des Sciences et de l'Industrie à Paris (la célèbre Villette) se tient une exposition qui me semble tout à fait intéressante au titre évocateur : "Quand l'Afrique s'éveillera". Je vais m'y rendre et donc vous en reparlerai. En attendant pour toutes celles et tous ceux qui ne sont pas à Paris, suivez le lien.... ICI.)
06 septembre 2007
1063.Un monde en couleurs
Il y a quelques semaines, je suis allé rendre visite à une amie à Amiens, dans la Somme. J'aime Amiens, ville découverte par hasard et qui ne manque pas de charme. J'ai pu assister à un spectacle fascinant, extraordinaire ; une vision qui m'a subjugué : la colorisation de la facade de la cathédrale. Edifice somptueux qui vous écrase de toute sa majesté mais tout en douceur et devant lequel on se sent humble, humilité mêlée de grandeur. Les travaux de construction débutent en 1220. Vers 1236, la nef est
achevée et enfin, en 1243, les Tours de la façade. Enfin c'est
seulement en 1528 que la haute flèche qui surmonte la cathédrale est
posée. Son sommet est à 112,70 mètres du sol. Les architectes ayant
travaillé à la construction sont d'abord : Robert de Luzarches, puis Thomas de Cormont et enfin son fils Renault de Cormont. La cathédrale d'Amiens est importante pour le développement de la
rationalisation du chantier et la taille en série des pierres. Le temps des cathédrales, le moyen âge... toute une période qui m'enchante et que j'ai étudié dans les temps lointains d'une autre vie, quand j'étais étudiant en histoire. La météo de ce dimanche soir était clémente : ciel clair, petit vent léger. La foule s'était rassemblée sur le parvis. Les lumières s'éteignent et il n'y a plus que la silhouette noire de la cathédrale qui se découpe sur fond de ciel lunaire. La musique, envoutante. Une voix qui décrit pendant que l'on projette sur la facade des nuages blancs et gris qui défilent. Le silence. Et puis soudain un des trois portails qui s'illumine : je nage en plein fanstastique. Nous voyons ce que voyait les hommes de cette époque, les hommes de ces temps ; couleurs fabuleuses, bleus éclatants, rouges vifs, verts intenses. La musique m'envoute toujours, la voix du commentaire prend aux tripes ; le tout savamment entrecoupé de silences, seule arme face au spectacle extraordinaire qui se déroule sous nos yeux. J'ai peine à prendre quelques photos tant je suis scotché, sans compter que techniquement l'opération s'avère difficile question lumière. Le spectacle continue et l'on peut maintenant s'approcher de la cathédrale pour aller voir de plus près. Quatrième dimension que cette foule sur le parvis qui déambule en musique devant ces couleurs... De près c'est encore plus impressionnant et profitant d'une reprise temporaire de mes esprits, je déclenche mon appareil photo. Je regarde longuement ces tours qui m'envoient vers un passé dans lequel il m'a toujours semblé avoir ma place. Voilà un spectacle qui m'a marqué, une des choses les plus merveilleuses qu'il m'ait été donné de voir depuis des années. J'y repense souvent, je vois encore souvent toutes ces couleurs, tout ce qu'elles transportent comme sens, comme directions à prendre.
Et j'en ai terriblement besoin.
(Photographies personnelles : le portail de la Vierge de la cathédrale d'Amiens et le tympan du portail central colorisés, aout 2007)
04 septembre 2007
1062.Si tu savais
Paris sent l'automne. J'aime ce petit vent frais du matin et du soir qui vient faire frissonner ma peau. Si tu savais combien tu me manques le ciel ne serait peut être pas aussi bleu. Ce matin dans les couloirs du métro j'ai vu une jeune femme avec des couettes. Ce métro parisien qui semble se trainer plus que d'habitude malgré le retour d'une saison chère à mon coeur, ces couloirs sont plus sombres ou peut être me sont ils plus lointains, je ne sais. Quelque chose de la vie s'est détaché de moi. Si tu savais comment tu me manques je crois que je me ferais peur. Un peu à l'image du petit enfant que j'étais quand il n'a pas voulu dormir dans une chambre d'hôtel parce qu'il y avait une figure de clown au mur qui m'effrayait.
Si tu savais ce que je ne suis plus sans toi.
01 septembre 2007
1061.Trop tout en même temps
Une masse de temps. Une masse de choses. Pas assez de temps pour trop de choses. Tout se bouscule, ma tête est endolorie. Je suis bouleversé. Le corps au bord des larmes. Mon esprit semble se balader en taxi dans les faubourgs de la folie.
(Illustration de chez Frantz Fanon.fr)
1060.Regarder pour toujours
Et je quitte Paris, encore une fois. Et comme d’habitude
une inquiétude chemine en moi, depuis que j’ai pris mon billet : et si je
ne revoyais pas la capitale ? Je suis arrivé à la gare de Lyon bien en
avance, comme d’habitude là aussi. J’aime m’imprégner de l’ambiance de ces
lieux, j’aime en prendre la température. Nous sommes le 12 août mais l’été
n’est toujours pas là, et pour moi c’est tant mieux. Il y a même eu un orage,
de la pluie forte, du gris, des éclairs. Et la foule poussant des cris :
« Ah la pluie ! » parce que c’est les vacances et qu’il doit
faire beau, ce ne peut pas être autrement. Je sais qu’au bout des rails il y a
cette chaleur, ce ciel bleu, cette belle lumière. Comme d’habitude. Cette gare,
je la connais par cœur : j’y ai pleuré, j’y ai ri, j’y ai eu la gorge
serrée. On m’y a attendu. Et d’autres fois personne n’était au bout du quai. Ce
soir –je prends autant que possible toujours les trains du soir- je me sens
étrangement absent de tout ce qui se passe autour de moi. Une promotion
inattendue me fait profiter d’une place en première classe. Et dans cette
classe il y a des prises de courant ! La classe ! Je peux ainsi
brancher mon ordinateur sans craindre un épuisement programmé de batterie, j’ai
ouvert le traitement de textes ; j’ai choisi la musique au casque pour le
départ : ce sera Keith Jarrett dans des morceaux interminables de
mélancolie et de génie. Moi compris, on est trois passagers. Ce n’est pas la
foule, je m’y attendais. Comme d’habitude. Mais évidemment l’instinct grégaire
de l’humain fait que nous avons trois places qui se suivent au milieu d’un
wagon vide….. Keith finit ses « feuilles mortes » et nous avons passé
toute la banlieue parisienne ; maintenant les champs s’étendent à perte de
vue, le ciel est un enchevêtrement de nuages gris, blancs et de trouées de ciel
bleu. La campagne française me semble triste. Il y a bien longtemps que je n’ai
vu la Provence. Mais elle n’aura pas changé, comme d’habitude. Et du départ de
cette gare il y a d’ailleurs trop d’habitudes. Trop de réflexes qui me
reviennent. J’ai regardé si machinalement le tableau des départs que j’en ai eu
peur. Je me suis retourné souvent pour regarder Paris de l’intérieur de la
gare. Il y a dans cette ville une ambiance qu’il n’y a nulle part ailleurs,
quelque chose qui flotte dans l’air ; je ne saurai le définir. J’ai
regardé des femmes noires. Toujours aussi belles. Toutes avec cette élégance et
cette classe naturelles. Je sais que je les aime pour toujours. On ne peut plus
fumer dans les trains, vaste connerie. Je suis donc allé en griller quelques
unes sur le parvis, devant la gare. Le train roule vite maintenant. Et les
mains de Keith sur son piano qui débutent « Days of Wines and Roses » ajoutent à la mélancolie qui
m’habite, je devrai dire qui me hante ; le soleil apparaît furtivement
derrière de gros nuages blancs illuminant la campagne d’une lumière d’une quasi
fin du monde. Je pense à une femme, à des couleurs, des saveurs et des parfums
que je n’ai pas oubliés. Comme disait Jacques « on oublie rien, on
s’habitue c’est tout ». Et l’envie de la voir, de la toucher devient là
maintenant, de brefs instants, insupportable. Les notes du piano sont
déchirantes. Je dois avoir les yeux rougis, ce n’est pas grave, on est que
trois.
Le contrôleur est marseillais ou en tout cas du sud ;
dans ses manières et sa façon de parler. Comme d’habitude ca me surprend, sans
doute parce que cela me ramène en arrière, dans mon enfance. Les pins, les
cigales, la chaleur étouffante, les volets fermés pour l'empêcher de rentrer, l'odeur de l'ail et du basilic.
Vingt heures : dans deux
heures et demi je serai à Aix en
Provence. Maxime Le Forestier entonne « Signe de terre », merveilleux
texte qui parle d’une peau chocolat, d’une « douce ondulation de peau
brune »…. Et plus le train avance plus le ciel est bleu, se diluant dans
une lumière qui devient de plus en plus intense, de plus en plus sudiste. Je
tiens à écrire ce texte dans le convoi en marche : en direct il aura une
force que j’oublierai une fois arrivé, parce qu’il faudra que je fasse bonne
figure devant mes parents et pourtant… je sais par avance que revoir les
chemins qui poudroient au soleil, sentir la vinaigrette à l’huile d’olive de
mon père ; entendre les chants des cigales et voir tout simplement ces
gens vivre parce qu’ici ce n’est pas Paris, ils le disent assez et ils ont
raison ; cet ensemble va me remplir de tendresses, d’émotions. Mais qu’est ce que tout cela a à voir avec
l’Afrique ? Avec ces cultures dont je me sens débordant ? Toutes ces
choses que je fais instinctivement comme si je les avais toujours faites ?
Qu’est ce que la Provence a donc de commun avec le continent noir ? Je ne
sais pas, mais c’est encore plus beau comme ca…. Le soleil se couche, Lyon
approche. Je ne suis qu’une émotion, qu’un frisson. La campagne de France est
belle, la nature et l’univers m’enchantent. Et je me dis que c’est trop con que
ce soit Sarkozy qui soit président. Le soleil est maintenant un souvenir
derrière les collines. Je trouve que j’ai perdu du ventre, mais pas
assez : je vais me remettre au vélo sérieusement. De toutes façons je veux
être en pleine forme pour mon départ en Afrique. Pour goûter totalement le
continent, pour supporter la chaleur ; car il n’y a qu’elle que je crains,
le reste je sais intuitivement que je m’en accomoderai. Après Paris c’est en
Afrique que je prendrai de nouveau un envol, cette fois définitif ; et
c’est au milieu d’un violent désir de quelque chose de beau comme on imagine
pas que je viendrai me retrouver, que je serai en entier ce que je dois être.
« Je me perds si je reste là » dit une chanson que j’aime.
(Texte écrit le 12 août, cinq jours avant l'accident cardiaque de mon père. Photographies personnelles : couchants de soleil dans le ciel de Somme, entre Paris et Amiens)
29 août 2007
1059.Un indicible espoir
Brel disait souvent que ce qui comptait dans une vie c'était son intensité, pas sa durée. Il ajoutait que l'on se posait souvent des problèmes d'immortels, alors que nous sommes de simples mortels. Sans vous parler de la pluie et du beau temps, je dois dire qu'il fait très chaud dans la partie de la France où je me trouve ; les températures nocturnes avoisinent les 22 degrés, celles de la journée atteignent les 34. Cela a son importance car les choses ne sont pas les mêmes selon les climats où elles se passent, on les ressent différemment. Quand on a perdu son père on perd en même temps une immense partie de soi, de ce que l'on est et comme me le disait une amie récemment il n'est jamais facile de se retrouver en première ligne. On se pose des tas de questions dont on a peur des réponses, on a tout simplement peur de l'avenir, de ce qui peut se passer demain. Je savais la fragilité de la vie mais finalement je n'y pensais pas. La mort de mon père m'a remis brusquement, implacablement cette évidence devant les yeux. Je l'ai vu en bonne santé dix minutes avant que l'infarctus ne vienne le terrasser, une image qui durera toute ma vie. Et puis.... et puis le temps d'aller chercher un paquet de cigarettes, un coup de fil sur mon portable et vingt minutes après un hélicoptère. Je passe les détails des évènements et les jours d'attente en réanimation. Des moments très difficiles, quasiment indicibles. Tout comme ce basculement rapide du soleil à l'obscurité, la cassure de ce fil ténu qu'est la vie. On a des problèmes qui nous empêchent de dormir, des soucis qui nous préoccupent ; des rêves qu'on hésite à réaliser, des choses que l'on ne fait pas parce que l'occasion ne se présente pas.... Et puis tout se brise d'une minute à l'autre. Une des grandes lecons que j'ai révisée ces derniers jours c'est de ne pas trop s'en faire, d'essayer de vivre le plus possible, de ne plus s'embêter pour un rien. J'ai vu la mort de près ces derniers jours, j'ai vu tous ses visages. Celui de mon père d'abord. Dans son cercueil, il avait un air apaisé malgré les produits qui lui gonflaient un peu le corps. Il avait toujours ses beaux cheveux blancs. Ses mains, et cela m'a surpris, étaient souples, comme vivantes. Ma mère a voulu qu'on l'habille d'une belle chemise blanche. Je me rappelle les couloirs de ce funérarium où j'ai croisé toutes sortes de gens, tous frappés du malheur de la perte d'un proche. Je me rappelle des cris, des larmes, des évanouissements. Je me rappelle aussi dans cette petite salle avoir pris du recul et m'être appuyé contre le mur en regardant les amis, la famille et particulièrement ma nièce et mes neveux. Ils ont tous environ 25 ans, ils pleuraient de larmes sèches, d'une douleur sans nom ; de quelque chose qui n'était pas humain. Mon propre fils de douze ans exprime un chagrin avec des mots d'adultes, réconfortant sa grand mère au téléphone plusieurs fois par jour. Ce fils m'épate.
Et puis cet espoir né de tout ce désespoir. Cet espoir sur lequel on ne peut poser aucun mot parce qu'il est au delà de notre monde visible.
(Photographie de Pierre Verger : petites filles à Cotonou, Bénin, 1948)
